Quelques réflexions que m'inspire l'affaire Dailymotion
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Quelques réflexions que m'inspire l'affaire Dailymotion

L’affaire Dailymotion fait depuis quelques jours l’objet d’une bataille entre Gauche et Droite, et surtout apparemment au sein de la Gauche elle-même. La question posée est de savoir si le gouvernement, et en particulier le ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg, a eu raison de s’opposer à la vente de Dailymotion à Yahoo.

Je ne m’exprimerai pas sur le fond de l’affaire dont je ne connais d’ailleurs pas tous les détails, même si je connais bien la plupart des intervenants. Je suis d’ailleurs admiratif de la nouvelle dynamique de la société depuis que Cédric a repris les rênes de la société. On pourrait toutefois s’interroger, et ce bien en amont de la polémique, sur le fait que ce deal a fuité très tôt dans la presse. Comme si certaines personnes souhaitaient à tout prix le faire capoter.

En tant que citoyen, cette affaire me semble révélatrice du fossé qui existe entre le monde politique et l’internet, mais en tant qu’entrepreneur, elle m’oblige aussi à revenir sur une question qui m’interpelle personnellement : pourquoi Netvibes et Dailymotion, qui ont été les fleurons du Web 2.0 à la française n’ont-ils pas eu le destin qu’ils méritaient ?

Il est rare que l’économie numérique fasse la Une des télés et radios. C’est pourtant dans ces moments que la non-maîtrise des sujets liés à l’économie numérique crève l’écran. Entre les confusions de noms de boîtes internet (Yahoo avec Youtube par exemple), l’emploi de termes vagues (ces nouvelles techniques, ce monde-là), la comparaison avec des choses qui n’ont rien à voir (l’Affaire Pechiney, Alstom), le monde politique semble décidément très mal à l’aise pour parler de ces sujets.

L’affaire Dailymotion aura aussi fait entrer en fanfare la question d’une politique industrielle numérique, ou plutôt de son absence, dans le débat public. Notre pays a toujours péché sur le sujet car nos élites politiques, économiques et médiatiques ne sont absolument pas à l’aise sur ces sujets.Il faut dire que les plans numériques se ressemblent tous et se limitent souvent à fibrer à prix d’or les campagnes françaises au nom de l’égalité des territoires alors que notre avenir est probablement dans le mobile, l’internet des objets et la 4G.

L'impact en est dévastateur.

J’ai toujours pensé que l’absence d’une politique numérique cohérente a fait perdre à la France probablement 1 million d’emplois nouveaux créés, surtout chez les jeunes. Et l’absence de perspective enthousiasmante fait filer nos meilleurs ingénieurs en Californie. L’augmentation probable du quota de visas H1B (visa de travail aux USA) devrait d’ailleurs inquiéter le gouvernement au plus haut point, car il est possible que cette augmentation entraîne le plus grand “brain drain” de l’histoire française récente avec, à la clé, l’exode de dizaines de milliers de talents du numérique !

Reste des questions que de nombreuses personnes se sont posées : Pourquoi les sociétés Netvibes et Dailymotion qui étaient les deux fleurons Français du Web 2.0 n’ont pas eu le destin international qu’elles méritaient ?

Credit Christophe Ginisty

C’était l’objet d’une discussion que j’ai eue avec Benjamin Bejbaum après notre départ respectif des deux sociétés. À l’occasion d’un long dîner et au fil d’une conversation passionnante, nous nous sommes rendu compte des incroyables points communs dans l’histoire de nos deux sociétés :

Nous étions tous les deux des entrepreneurs un peu idéalistes, obsédés par le développement du meilleur produit possible dans nos domaines. Nous avons connu très tôt un vrai succès d’estime et c’était nos premières “vraies” boîtes internationales avec des investisseurs. Le succès grandissant (et notre inexpérience) a fait que nous nous sommes retrouvés entourés de gens opportunistes et carriéristes qui, plutôt que nous aider à grandir dans nos rôles de CEO, souhaitaient surtout prendre nos places.

Avec le recul, je me rends compte à quel point, au-delà du recrutement d’une équipe technique de haut niveau, je n’ai pas su attirer les talents qui respectaient ma vision, ma façon de faire les choses et surtout mon ambition. De leader du web personnalisé, j’ai vu Netvibes se transformer progressivement en modeste SSII du Web 2.0, avec sa petite clientèle média et ses généreux bonus trimestriels pour les équipes commerciales.

Naturellement lorsqu’il a fallu prendre à nouveau des risques et embrasser la révolution mobile (iPhone) et sociale (Facebook), j’ai compris qu’on ne me suivrait pas. Et j’ai décidé de partir.

Depuis, le mobile et le « social » sont devenus les nouveaux fondamentaux du business et lorsque j’ai créé Jolicloud je me suis promis de ne m’entourer que de gens qui soutiendraient et respecteraient ma vision tout en m’aidant à compenser mes points faibles.

J’ai beaucoup appris de cette époque, mais je ne sais pas si en France on a véritablement compris la leçon. La France manque de Start-Up “disruptives”, parce qu’elle manque de confiance dans ses propres entrepreneurs et leur vision.

Pour être financé et soutenu en France, il faut souvent adapter un service qui a déjà marché ailleurs, soit se positionner sur un marché avec un business model clair de type e-commerce. Et aussi, il faut oser le dire, être diplômé d’une grande école.

Mais pour changer le monde et créer des champions mondiaux, il faut aussi oser s’attaquer à des marchés réputés imprenables, ou faire ce que personne n’a osé faire avant. Il faut savoir faire confiance à des gens souvent jeunes, sans aucune expérience, qui n’ont souvent jamais travaillé dans les domaines qu’ils veulent changer et qui vont recruter d’autres personnes également sans expérience. Mais avec une énergie et une qualité d’exécution incroyable.

Comme le font aux USA Airbnb, Dropbox, Stripe, Heroku ou encore plus près de nous en Europe, Soundcloud, Wooga, Wonga, Klarna, Spotify et tant d’autres.

Il est important, et sain, d’avoir des entrepreneurs qui veulent entrer en compétition avec les grands acteurs français, pour créer de nouveaux marchés et de nouvelles opportunités de croissance, n’en déplaise aux élites économiques de notre pays. L’État, au lieu d’en avoir peur, devrait savoir les encourager. À l’instar de Free, il faudrait des sociétés disruptives dans tous les secteurs, capables de revitaliser le pays et de recruter les talents avant qu’ils ne partent ailleurs.

L’actualité récente, avec les assises de l’entreprenariat, a montré à quel point un dialogue intelligent entre État, entrepreneurs et investisseurs devait permettre de remettre les choses dans la bonne direction.

Pourquoi ne pas entreprendre la même démarche pour l’économie numérique ?

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